Gouverneur général du Canada

Gouverneur général du Canada

27 nov. 2008 14h58 HE

La gouverneure générale prononce un discours sur le thème de la solidarité dans un contexte mondial à l'Université Comenius à Bratislava, en Slovaquie

OTTAWA, ONTARIO--(Marketwire - 27 nov. 2008) - Plus tôt aujourd'hui, Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada, a prononcé un discours sous le thème de la solidarité dans un contexte mondial à l'Université Comenius, à Bratislava, en Slovaquie. La gouverneure générale est à Bratislava dans le cadre de la visite d'Etat de quatre pays d'Europe, qui se déroule du 24 novembre au 6 décembre 2008.

Devant 200 étudiants, leaders de la communauté, politiciens et membres du corps diplomatique, la gouverneure générale a traité de l'importance de respecter nos différences, d'avoir une approche commune face aux défis, et de nous engager résolument dans le dialogue.

Mme Constance Backhouse, C.M., professeur de droit à l'Université d'Ottawa, et M. Jack Jedwab, directeur exécutif de l'Association des Etudes canadiennes - tous les deux font partie de la délégation canadienne choisie pour transmettre leur expertise dans des domaines aussi variés que la diversité et la gouvernance, l'intégration des minorités, les arts et la culture, l'engagement citoyen, les forces vives de la jeunesse, l'Etat de droit et les libertés - se sont aussi prononcés sur le sujet en question.

Parmi les autres activités réalisées aujourd'hui à l'occasion de la visite d'Etat en République slovaque on retrouve un entretien avec Son Excellence monsieur Pavol Paska, président du Conseil national, et une rencontre avec des organisations non gouvernementales slovaques (ONG) pour discuter du rôle qu'elles ont joué dans l'avancement du processus démocratique de leur pays. Son Excellence Jean-Daniel Lafond a mené une discussion sur l'industrie du film en compagnie de représentants de l'industrie cinématographique slovaque. Pour de plus amples renseignements sur la visite d'Etat en République slovaque, visitez www.gg.ca.

Discours de la gouverneure générale du Canada à l'Université Comenius

Voici le discours prononcé par Son Excellence :

"C'est pour moi un privilège et un honneur que d'être aujourd'hui au sein d'une institution qui porte le nom du grand pédagogue Comenius. Celui que l'historien Michelet considérait comme le "Copernic de l'éducation", que le psychologue Piaget voyait comme un illustre précurseur et qui fut "l'un des premiers propagateurs des idées dont s'est inspirée l'UNESCO lors de sa fondation".

Ce même penseur qui tenait l'esprit humain pour un "grenier tellement impossible à remplir que, du point de vue de la connaissance, il représente un abîme". C'est dire quelle quête inassouvissable de connaissances a été sa vie, dont la contribution s'est rendue jusqu'à nous depuis le dix-septième siècle.

J'aime à croire que Comenius, qui conjuguait magistralement formation et liberté, se réjouirait que la plus vieille université de Slovaquie porte son nom. D'autant que cette université, pour enracinée qu'elle soit dans le sol, l'histoire et le patrimoine de la Slovaquie, aspire à élargir sans cesse ses horizons sur l'international, comme le stipule son énoncé de mission.

Votre aimable invitation me donne justement l'occasion de réfléchir avec vous à l'état du monde dans une perspective plus large et en fonction, si vous permettez l'expression, d'un désir d'ouverture.

Nous avons franchi il n'y a pas si longtemps le troisième millénaire. Il ne faudrait pas, comme Julia Kristeva le suggère, que "le troisième millénaire commence avec une incapacité de penser le sens de la vie humaine".

Vous qui en possédez encore la mémoire douloureuse savez que le siècle précédent a vu s'effondrer un monde où les frontières étaient des murs, réels ou imaginés, et l'ouverture sans précédent qui s'ensuivit exige de nos jours que nous redéfinissions ensemble les liens qui nous unissent. L'écart entre le Nord et le Sud comme mesure des inégalités, le saccage d'une nature au bout de ses ressources, le repli identitaire face à la diversité, la montée des intégrismes de toutes sortes, voire le dérèglement bancaire sur les écrans mondialisés, soulèvent de nombreuses et pressantes inquiétudes.

La seule chose qui soit certaine, et la seule attitude qui soit convaincante, est que nous ne pouvons plus envisager des solutions chacun de son côté. Aux défis auxquels nous faisons face, il faut désormais une approche commune.

Le temps est venu de décloisonner le monde et d'en ébranler les assises en nous posant les questions suivantes : Voulons-nous d'un monde où les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent? Voulons-nous d'un monde où le profit est aveugle à la souffrance? Voulons-nous d'un monde où la croissance est synonyme de catastrophes environnementales? Voulons-nous d'un monde où trop d'enfants souffrent de malnutrition? Voulons-nous d'un monde où des fillettes sont interdites aux écoles? Voulons-nous d'un monde où la couleur de la peau continue d'être un stigmate? Voulons-nous d'un monde où la jeunesse est muselée et réduite à l'inaction et au cynisme? Voulons-nous d'un monde qui "s'installe dans la monoculture" et produise "la civilisation en masse, comme la betterave", selon la formule de l'anthropologue Claude Lévi-Stauss? Voulons-nous d'un monde où l'unilatéralisme des puissants appelle l'extrémisme des plus faibles? Voulons-nous d'un monde qui divise les continents au lieu de les faire dériver les uns vers les autres?

Ce que ces questions posent avec acuité, c'est une éthique de la responsabilité. Car dans un monde où nos sorts sont irrévocablement liés, méfions-nous des dérives du "chacun pour soi" et du "chacun pour son clan". Je suis convaincue que le moyen le plus sûr de nous empêcher de nous crisper sur nous-mêmes consiste à nous engager résolument dans le dialogue.

"Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous en en parlant, écrivait la philosophe Hannah Arendt, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains." Les défis de notre ère, que ces questions mettent en valeur, et que plusieurs d'entre nous se posent à voix haute ou en silence, dépassent de beaucoup nos frontières respectives et concernent la Terre entière.

Oui, la Terre entière, notre Terre "bleue comme une orange", disait le poète français Eluard. Ou nous fragmentons nos efforts et en diminuons ainsi la portée, ou nous élargissons notre conception de la responsabilité citoyenne.

J'ai bien entendu ce que les femmes, les hommes et les jeunes de mon pays, des Amériques, de l'Afrique et d'Europe que j'ai rencontrés à titre de gouverneur général du Canada m'ont dit à ce jour. Ils m'ont dit qu'ils voulaient voir le monde s'enrichir de toute l'expérience humaine et de toute son irremplaçable et inestimable diversité culturelle et linguistique. Ils m'ont dit qu'ils voulaient voir le monde s'enrichir de cette "certaine" façon, selon la formule de Senghor, "de sentir et de penser, de s'exprimer et d'agir". Ils m'ont dit qu'ils rêvaient d'un monde où la connaissance serait le fondement, et le partage la règle.

Mon voeu le plus cher, comme je le répète aussi souvent que je le peux, serait que nous osions enfin rêver d'une liberté qui serait aussi une conscience planétaire. Que nous ne laissions jamais durcir en nous le ciment d'une idéologie qui ne serait pas au service de l'humanité.

Il faudra, pour y arriver, que chaque femme, chaque homme, chaque jeune, chacune et chacun d'entre vous, s'engage à faire du vivre-ensemble sa responsabilité. S'engage à dire non à l'indifférence, non à l'exclusion, non à la haine. S'engage à dire oui à la compassion, oui à l'ouverture, oui à la fraternité. Nous avons ce pouvoir singulier de pouvoir penser le monde ensemble. De l'interroger. De l'apaiser. De le protéger. De l'améliorer. De l'embellir. De le pacifier.

Les jeunes, partout où je les rencontre et que je leur parle, le croient vraiment. Les jeunes croient que nous multiplions nos chances de succès lorsque nous misons sur la somme de nos expériences. Les jeunes croient que la solidarité est une responsabilité. Ni une mode, ni une phase, mais une responsabilité de tous les instants.

Ecoutons-les lorsqu'ils nous disent à leur façon que la mondialisation n'est pas exclusive aux marchés et peut s'étendre aussi aux solidarités. Les jeunes croient en un monde où la liberté des uns rejoindrait la responsabilité des autres. C'est le message qu'ils nous lancent avec un sentiment d'urgence. Comme une invitation à "habiter poétiquement la terre" selon le si bel adage du poète et penseur Friedrich Hölderlin.

La femme qui tient devant vous y croit aussi. Et elle vous invite à vous joindre à tant d'autres pour mettre nos forces en commun, dans le respect de nos différences et pour le bien de l'ensemble.

Demain est moins à découvrir qu'à inventer. Oui, notre objectif aujourd'hui est rien de moins que d'inventer le monde. Soyons toutes et tous de cette invention, tant et aussi longtemps que la porte de la liberté restera fermée sous le nez de quelques-uns, ne serait-ce qu'une poignée, de nos semblables."

Les photos et la vidéo associées à cet événement seront affichées plus tard aujourd'hui sur le site www.combatcamera.ca/gg .

Renseignements